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La paella valenciana : les 10 ingrédients sacrés

Pas de chorizo, pas de paprika, pas de fruits de mer. Voici la recette officielle protégée par le Conseil régulateur de Valence — celle qui se transmet, génération après génération, dans les villages de l'Albufera. Et pourquoi c'est important.

Hector Cabrera Feijoo
Chef paellero · La Bonne Paella
·10 mai 2026·7 min de lecture

« Mais où est le chorizo ? » Cette question, on me la pose à chaque mariage, à chaque événement d'entreprise, à chaque samedi soir entre amis. La réponse honnête : il n'y en a jamais eu. Pas dans la paella valenciana, en tout cas. Et l'histoire derrière cette absence vaut la peine qu'on s'y arrête.

En 2012, le Consell Regulador de la Denominació d'Origen Arròs de València — l'autorité publique qui protège les rizières et les variétés de l'Albufera — a fait quelque chose qu'on aurait pu croire impensable : fixer par écrit la liste officielle des ingrédients de la paella valenciana. Comme on le ferait pour le champagne ou pour la mozzarella di bufala. Avec un cahier des charges, des exclusions explicites, et le droit légal d'attaquer ceux qui dénaturent le plat sous l'appellation officielle.

C'est une réaction. Une réaction à un siècle d'errements — Argentine, Mexique, France, Suisse — où la paella s'est transformée en panier-fourre-tout : ananas, hot-dog, chorizo industriel, sauce soja, peas en boîte, riz long grain, colorant alimentaire jaune fluo. Pour les Valenciens, c'est une blessure d'identité. Et la liste de 2012 est leur réponse mesurée, intellectuelle et furieuse.

Les 10 ingrédients officiels

Selon le décret du Consell Regulador, une paella valenciana — pour porter ce nom — doit contenir ces dix ingrédients, ni plus, ni moins :

  • 1.Riz de variété ronde (J. Sendra, Bomba, Senia) cultivé dans l'Albufera.
  • 2.Poulet avec os (cuisse, dos, parfois ailes).
  • 3.Lapin en morceaux. Oui, du lapin.
  • 4.Garrofó — un gros haricot blanc plat, propre à la région valencienne.
  • 5.Ferraúra — haricots verts plats verts foncés, fermes.
  • 6.Tomate râpée mûre (jamais en cubes, jamais industrielle).
  • 7.Huile d'olive vierge extra (espagnole, idéalement Picual ou Hojiblanca).
  • 8.Eau (de préférence locale, à l'origine celle des rizières elles-mêmes).
  • 9.Sel de mer.
  • 10.Safran (filaments) ou paprika doux — et romarin frais en fin de cuisson.

C'est tout. Dix ingrédients. Ni chorizo, ni gambas, ni moules, ni poivron rouge, ni petits pois, ni paprika fumé. Une paella valenciana stricto sensu ne voit jamais la mer.

Détail des ingrédients posés sur une planche : poulet, lapin, garrofó, ferraúra, tomate
Les ingrédients de la vraie paella valenciana : viandes terrestres, légumineuses locales, huile d'olive. Un plat de paysan, pas un plat de pêcheur.

Pourquoi pas de fruits de mer ?

Parce que la paella, à l'origine, n'est pas un plat de la côte. Elle est née au XVIIIᵉ siècle dans les rizières de l'Albufera, à 10 km à l'intérieur des terres. Elle a été inventée par et pour des ouvriers agricoles qui passaient la journée à inonder, repiquer, désherber, drainer les rizières. À l'heure du déjeuner, ils allumaient un feu de sarments de vigne sur place et cuisaient ce qu'ils avaient sous la main : du poulet ou du lapin du jardin, des légumes du potager, du riz du champ d'à côté.

« La paella n'est pas un plat de fête. C'est un plat de travail. La fête est venue après. »
— Vicente Marco, historien valencien

La version aux fruits de mer — qui s'appelle paella de marisco — est née plus tard sur la côte de Valence, dans des restaurants pour touristes au début du XXᵉ siècle. Elle existe, elle est délicieuse, mais elle n'est pas la paella valenciana. C'est une cousine, comme la fideuà est une cousine. La paella mixta — celle avec poulet ET fruits de mer — est encore plus tardive et reste, pour beaucoup de Valenciens, une hérésie touristique.

Et le chorizo, alors ?

Le chorizo dans la paella, c'est une invention anglo-saxonne des années 1980. Probablement issue de la confusion entre paella et plats type "Spanish rice" servis en Floride ou en Californie. Quand un cuisinier non-espagnol pense "Espagne + riz + viande", il pense au chorizo, parce que c'est l'ingrédient espagnol qu'il connaît. C'est mignon, mais c'est faux.

Le problème pratique : le chorizo industriel relâche son gras et son colorant rouge dans le bouillon. Il transforme le riz en quelque chose qui ressemble à un risotto pimenté brunâtre, qui n'a plus rien à voir avec le doré clair du safran. Visuellement, c'est raté. Au goût, c'est dominé par le paprika fumé du chorizo — qui écrase complètement la subtilité du sofrito et du safran. Les Valenciens ne mettent pas de chorizo non par dogmatisme, mais parce que ça ne marche pas.

Le mythe du paprika

Beaucoup de recettes francophones — y compris celles de chefs étoilés — incluent du pimentón de la Vera (paprika fumé) dans la paella valenciana. C'est plus répandu que le chorizo, et plus subtil comme erreur. Mais c'est une erreur quand même.

Le pimentón de la Vera vient d'Estrémadure, à 700 km à l'ouest de Valence. Il n'a historiquement jamais été utilisé dans l'Albufera. Sa fumée masque le safran et déséquilibre la couleur du plat. Le pimentón a sa place dans le chorizo, dans la fabada asturienne, dans les patatas bravas — pas dans la paella valenciana stricte.

La paella mixta de la Riviera espagnole, en revanche, accepte une demi-cuillère de pimentón doux dans le sofrito — et là, ça marche. Mais on parle d'un autre plat.

Paella valenciana terminée avec son riz doré, le poulet, le lapin et les haricots
La vraie paella valenciana : couleur dorée du safran (jamais jaune fluo), grains distincts, viandes apparentes, légumes verts visibles. Une harmonie chromatique précise.

La règle, et l'exception

Comme toute tradition vivante, la paella valenciana admet des variations locales. Dans certains villages, on ajoute des escargots de jardin (vaquetes) — c'est traditionnel et accepté. Sur la côte sud d'Alicante, on remplace parfois la ferraúra par du fenouil sauvage. À l'intérieur d'Albacete, le canard pointe parfois sa tête. Mais ces variations sont régionales et ancrées historiquement, pas des inventions de chef.

« Cada casa, su paella. Pero la paella, una sola. »
— Adage de Sueca

(« Chaque maison, sa paella. Mais la paella, une seule. »)

Pourquoi je vous raconte ça

Pas pour vous faire la leçon. Pas pour vous interdire le chorizo chez vous le samedi soir — c'est votre cuisine, vous faites ce que vous voulez. Mais quand on me demande de venir cuisiner devant 80 invités à Lausanne ou à Genève, je viens avec l'authentique. Sinon je ne sers à rien — n'importe quel traiteur fait du riz coloré au chorizo. Ce que j'apporte, c'est la chose telle qu'elle est née, transmise par mon père, par les villages de l'Albufera, par ces dix ingrédients officiels.

Quand vous goûterez une vraie paella valenciana — riz doré au safran, poulet aux os caramélisés contre le métal, garrofó qui fond en bouche, ferraúra encore légèrement croquant — vous comprendrez pourquoi cette liste de 2012 a été nécessaire. Ce n'est pas du folklore. C'est de la précision. Comme un sonnet, ou une fugue : enlevez un élément, et la structure s'effondre.

10
Ingrédients officiels
2012
Année du décret
XVIIIᵉ
Siècle de naissance

Notre engagement

Chez La Bonne Paella, je propose la paella valenciana stricte — telle que la liste l'exige — pour qui veut la goûter. Avec le riz J. Sendra de l'Albufera, le safran de La Mancha, le garrofó importé de Valence, et — quand la saison s'y prête — l'huile Picual de la Sierra Pandera. Pour ceux qui préfèrent les fruits de mer, je propose la paella mixta, en l'appelant correctement. Pour ceux qui demandent du chorizo, j'explique. Et la plupart du temps, après la première bouchée de la vraie, ils ne demandent plus rien.

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Cuisson en direct devant vos invités, en Suisse romande. Dès 25 personnes.

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La tradition n'est pas la conservation des cendres.
C'est le passage du feu.

Hector Cabrera Feijoo
L'auteur

Hector Cabrera Feijoo

Né à Montreux, fils d'un Valencien de Sueca et d'une Galicienne. Depuis 2014, il cuisine la paella en direct devant les invités, partout en Suisse romande — pour des mariages, anniversaires, événements d'entreprise et fêtes privées. Une paella authentique, transmise par son père, accessible à tous.

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Les points de cet article, en détail

Ce qu'il y a derrière chaque passage — les gestes, les chiffres et les pièges. Cliquez sur une fiche.

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Les dix ingrédients, et la tolérance

Le socle admis par tous : riz, poulet, lapin, haricot plat (ferradura), garrofó, tomate, huile d'olive, safran, sel, eau. Le romarin et le paprika doux s'y ajoutent selon les familles.

Au-delà, la Denominación tolère quelques ajouts régionaux — escargots, canard, artichaut. Ce qui n'est jamais toléré, c'est le chorizo, l'oignon et les fruits de mer dans le même plat.

Le plus du chef

Pourquoi pas de fruits de mer

La valenciana vient de l'intérieur des terres, chez des paysans qui avaient de la volaille, du lapin et des légumes du potager. Le poisson était pour ceux du bord de mer, qui ont d'ailleurs leurs propres riz.

C'est donc un plat de terroir au sens strict : sa composition raconte ce que la campagne valencienne produisait, pas une hiérarchie de goût.

Le plus du chef

Le chorizo, la ligne rouge

Le chorizo est gras et fortement chargé en pimentón : il domine tout le reste. Le safran disparaît, le sofrito disparaît, le riz vire à l'orange uniforme.

On a passé une heure à construire des couches de goût et un seul ingrédient les efface. Chez nous il n'entre jamais dans la paellera — en revanche il est excellent tranché, à l'apéritif.

Le plus du chef

Le mythe du paprika

Beaucoup de recettes valenciennes contiennent une pointe de paprika doux dans le sofrito. Ce n'est pas une hérésie : c'est un usage courant, en petite quantité.

Ce qui pose problème, c'est d'en faire l'ingrédient dominant — comme le fait le chorizo. La différence entre assaisonner et écraser.

Le plus du chef

Ce qu'on sert vraiment

Le lapin surprend une partie de la clientèle suisse. Nous le signalons systématiquement à la commande plutôt que de créer la surprise à table.

Nous ne servons pas d'escargots : entre l'orthodoxie et le plaisir de la table, l'arbitrage penche nettement d'un côté — et nous préférons le dire que prétendre à une authenticité qu'on n'applique pas.

Le lexique de la paella

Les notions derrière cet article

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Les paellas

Paella Valenciana

La recette d'origine, celle de la campagne valencienne : poulet, lapin, haricots plats (ferradura), garrofó, tomate, safran, romarin. C'est un plat de terre, né chez des paysans qui cuisinaient ce qu'ils avaient.

Ce qu'elle ne contient pas est aussi identitaire que ce qu'elle contient : pas de fruits de mer, pas d'oignon (qui rendrait le riz humide), et surtout pas de chorizo.

Pour qui : les tables qui veulent goûter la vraie chose, et celles où les fruits de mer posent problème.

La paella valenciana traditionnelle

Le riz et les ingrédients

Garrofó

Le garrofó est un haricot blanc large et plat, à la texture crémeuse et au goût très doux. Avec la ferradura, c'est l'un des deux légumes obligatoires d'une paella valenciana authentique.

Il fond en bouche et absorbe le bouillon comme une éponge. Beaucoup de paellas européennes le remplacent par des haricots blancs ordinaires — c'est mangeable, mais on perd la texture qui fait la signature du plat.

Le riz et les ingrédients

Ferradura

Haricot vert large et plat, appelé ferradura (« fer à cheval ») en valencien pour sa forme incurvée. Il apporte du croquant et une note végétale franche qui équilibre le gras de la viande.

Il se coupe en tronçons de trois ou quatre centimètres et rejoint la paellera juste après la viande, avant le sofrito.

Le riz et les ingrédients

Lapin

Poulet et lapin : c'est le duo d'origine, hérité d'une cuisine paysanne qui utilisait les animaux de la ferme. Le lapin apporte une chair plus ferme et un goût plus marqué que le poulet seul.

Il se découpe en petits morceaux avec l'os — l'os donne au bouillon ce que la chair ne peut pas donner — et se saisit longuement au départ, jusqu'à ce qu'il soit vraiment doré.

En pratique : nous le proposons pour une valenciana authentique. Beaucoup de clients suisses n'y sont pas habitués ; nous le signalons toujours à la commande plutôt que de créer la surprise à table.

Le riz et les ingrédients

Escargots

La paella valenciana la plus orthodoxe contient des vaquetes, de petits escargots de garrigue qui parfument le bouillon d'une note herbacée. Dans certains villages, c'est non négociable.

Ce que nous faisons : nous ne les servons pas. En Suisse romande, l'écart entre l'authenticité et le plaisir de la table penche nettement d'un côté — et le romarin apporte une partie de cette note végétale.

Nous le disons plutôt que de prétendre à une orthodoxie qu'on n'applique pas.

Le riz et les ingrédients

Romarin

Dans la campagne valencienne, on pose une branche de romarin sur le riz pendant les dernières minutes de cuisson, puis on la retire. Le parfum se dépose ; il ne s'infuse pas.

C'est un détail typique de la valenciana — et une erreur fréquente est d'en mettre trop, ou trop tôt : la paella devient une infusion. Une branche, deux minutes, et on l'enlève.

Le riz et les ingrédients

Chorizo

C'est le sujet qui fâche les Valenciens plus que tout autre. Le chorizo est gras, très fumé et fortement chargé en pimentón : ajouté à une paella, il domine tout le reste. Le safran disparaît, le sofrito disparaît, le riz prend une couleur orangée uniforme.

Le problème n'est pas moral, il est technique : on a passé une heure à construire des couches de goût, et un ingrédient les efface toutes.

Chez nous : jamais dans la paellera. En revanche, le chorizo a toute sa place en assiette, tranché, à l'apéritif — c'est là qu'il est bon.

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Culture et traditions

Le débat de l'oignon

L'oignon libère beaucoup d'eau et du sucre en cuisant. Dans un plat où l'on cherche justement à contrôler l'humidité pour obtenir un grain sec et un socarrat, il travaille contre vous.

C'est pour cette raison qu'il est absent de la valenciana — pas par superstition. Dans d'autres riz espagnols, notamment ceux cuits au four, il a toute sa place.